2 janvier 2006, 18 h 49
Quand je n’aurais rien à raconter de spécial, ou pas le temps (comme c’est le cas aujourd’hui et probablement demain, avec le bouclage du bouclage du numéro de Crossroads à paraître mi-janvier), je mettrais en ligne des textes inédits ou rares ou pas finis (enfin, je veux dire, encore moins finis que ceux que j’ose publier), etc. Je vous entends d’ici : “ça sera toujours mieux que ces ronchonnades quotidiennes”. M’en fous, le mépris ne perce pas l’écaille de la tortue (ou si ce n’est pas ça, je n’en suis pas loin)… Anyway, voici une interview du réalisateur Nicolas Boukhrief (accessoirement, un bon pote), que j’avais réalisé, à sa demande, pour le dossier de presse du “Convoyeur”. Ce texte n’a jamais été montré ailleurs.
Nicolas Boukhrief : Tout a démarré par la rencontre entre l’idée de faire un long-métrage sur les convoyeurs et l’envie de réaliser un thriller. Avec Eric Besnard, on a travaillé à l’écriture du film pendant un an et, dès ce premier stade, le casting s’est imposé. Je connaissais Albert Dupontel depuis longtemps, je savais qu’il était fait pour le rôle principal. J’ai découvert Jean Dujardin, grâce à ma fille, qui est accro à “Un gars, une fille” et j’ai immédiatement trouvé qu’il avait un sens du tempo excellent. François Berléand a joué dans “Le Sourire du Clown ”, le premier film d’Eric. Il est donc rapidement et naturellement arrivé dans nos conversations. Et ainsi de suite…
Il n’y a donc pas eu de casting au sens habituel du terme…
Non, tous les acteurs auxquels nous pensions ont accepté de participer au projet…
Un film aujourd’hui, c’est trois années de la vie de son réalisateur, pourquoi alors ce sujet plutôt qu’un autre ?
En y réfléchissant, on s’est rendu compte qu’il était assez incroyable qu’il n’y ait jamais eu de films sur les convoyeurs de fonds, alors que ce sont des ouvriers qui, pour un salaire de misère, transportent des millions ! Ils ont un flingue, ce sont de vrais personnages de film policier et pourtant, à ma connaissance, leur univers n’a jamais été transposé sur grand écran. Aujourd’hui, faire un thriller ou une série noire est très délicat, car tous les mythes sont usés. Les personnages de flics, par exemple, ont totalement été accaparés par la télévision. Le côté inédit du sujet des convoyeurs a apporté son énergie propre, notamment parce que le caractère du film tient autant du film social que du film noir.
Il y a aussi l’angoisse de ces hommes qui peuvent se faire braquer à tout moment…
Exactement, c’était passionnant de plonger dans cette angoisse. Ces types se font quand même attaquer au lance-roquettes, alors qu’ils ont une formation minimale.
La diversité du film –polar, drame et peinture sociale en même temps- était-elle induite dans le sujet ?
Tout est basé sur un paradoxe, à savoir que les convoyeurs sont des petites mains dans l’échelle sociale, mais qui transportent le cash de tout le monde ! Il est d’ailleurs assez hallucinant de constater qu’ils ne soient pas mieux considérés, car s’ils se mettaient en grève de longue durée et cesser de distribuer le cash, Un chaos économique total s’installerait vite.
L’univers de ces convoyeurs est-il révélateur selon vous de notre époque : est-ce un monde en abrégé, un microcosme ?
Ce qui m’intéressait, c’était de faire un film sur l’entreprise. Dans ma propre vie, j’ai traversé une entreprise et cette approche-là m’attirait forcément. Une entreprise est une micro-société, d’ailleurs la plupart des gens sont plus impliqués dans la vie de leur entreprise que dans leur propre vie. L’univers de la banque pourrait être tout aussi passionnant, avec ses rituels, sa hiérarchie, mais il n’y a pas la même notion de danger sous-jacent et je tenais aussi et surtout à tourner un film de suspense.
L’une des forces du film est d’avoir sa propre vérité, de ne pas tomber dans le voyeurisme, l’exagération ou la manipulation…
La raison en est simple : avant de nous attaquer au scénario, nous avons fait faire une enquête très sérieuse par une journaliste. C’est un milieu parano et ils avaient refusé de nous parler à nous, gens de cinéma. C’est à travers cette enquête et les circonstances un peu particulières dans lesquelles elle a été faite –coups de fil, re-coups de fil, rendez-vous dans des bars- que nous avons compris le monde des convoyeurs. C’est pourquoi beaucoup de ce qui est décrit dans le film est vrai : les salaires, les conditions de travail, la désespérance, la mise en danger des gens, les endroits non sécurisés, etc. Au départ, mon idée était uniquement de faire un thriller sur ces convoyeurs, mais l’enquête nous a amené à développer le fond social du film.
Malgré tout cela, le film intègre aussi des éléments comiques…
Je ne voulais pas oublier cette dimension, à savoir que souvent il ne reste à ces gens-là que leur sens de l’humour. Je les voulais donc le plus humain et vivant possible, c’est pourquoi ils se vannent et se charrient en permanence. Grâce aux acteurs, Le Convoyeur a pris durant le tournage un petit côté comédie italienne : il commence dans la drôlerie et se termine dans le drame.
Est-ce que ce qui vous a attiré chez Albert Dupontel est le fait qu’au-delà de l’acteur –exceptionnel-, c’est aussi un auteur et un cinéaste ?
Ce que j’aime chez lui, avant tout, c’est l’énergie pure qu’il dégage. Il est incroyablement intense… Et c’est un sacré bosseur ! Il a vraiment préparé ce rôle, physiquement, pendant des mois. Et, cerise sur le gâteau, il est ultra-exigeant, ce qui est l’idéal en tant que metteur en scène, car cela oblige à une concentration de chaque instant. Avec quelqu’un comme Albert, il faut toujours faire des propositions qui soient maximales et être en permanence sur la brèche. Au final, j’ai eu le sentiment d’avoir avec lui une entente totale.
Malgré sa violence, Le Convoyeur ne tombe jamais dans la gratuité : l’action sert le récit et le récit sert son propos… Quand avez-vous été convaincu d’avoir réussi à dompter cet équilibre précaire ?
Je ne voulais pas m’encombrer de sous-thématiques ou partir dans des choses trop compliquées : l’histoire est assez simple, finalement. Et il fallait qu’elle soit simple, c’est le propre du film de genre que de se diriger très précisément vers un effet précis, ici le suspense.
Il y a une forme d’égalité entre tous ces convoyeurs, de fierté commune presque…
C’était important de ne pas avoir de faire-valoir, mais de créer une communauté humaine. À partir du moment où j’avais écrit pour ces acteurs et où j’avais été les chercher, je trouvais ça assez malsain qu’il y ait une hiérarchie entre eux. D’ailleurs, pour renforcer l’esprit de groupe, ils ont tous été faire un stage de karaté d’une semaine ensemble, stage auquel ni moi ni Albert ne sommes allés. Connus, pas connus ; jeunes, moins jeunes ; ils se sont tous retrouvés en kimono dans un dojo ou à poil dans les vestiaires et ça les a égalisés. Ils se sont habitués à vivre ensemble, en communauté. Chacun avait trouvé sa place dans le groupe et le groupe un certain équilibre, équilibre que l’arrivée de Dupontel pouvait chambouler, sur le plateau comme dans le récit…

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