Jeudi 13 juillet 2006 4 13 /07 /Juil /2006 10:22

Je savais la bête perfide !!! C'est que je commence à le connaître le Hérisson-man, super héros blogueur par excellence, celui qui met à jour ces pages, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit !! Bon, en même temps, depuis quelques mois, je suis plutôt discret, pour ne pas dire absent, on ne va pas dire qu'il croule sous le boulot, il aurait même le temps de se faire gentiment reluire les épines, hein ? Bref !  Ce bon Alex  m'a donc envoyé ces questions, en toute innocence disait-il ! Tu parles, ce qu'il voulait c'était me faire remettre un pied, voire un et demi, dans ce blog que j'ai trop tendance à délaisser. Voici donc les questions du bonhomme et les réponses de mézigue. Pas sûr que cela présente un quelconque intérêt pour qui que ce soit, mais bon !

 

 

Cher Christophe, quand on regarde ton parcours, on a l'impression que tu es tombé dans la musique et la presse depuis ton plus jeune âge. Peux tu nous décrire un peu ton parcours

J'ai commencé à faire des fanzines à l'âge de 13 ou 14 ans. Je m'emmerdais, je crois. Et puis, déjà, aucune revue ne correspondait à mes goûts, alors j'ai écrit, par défaut. Je ne me souviens pas avoir jamais eu l'impression que c'était une vocation, même si récemment ma mère m'a filé un truc que j'avais fait quand j'avais 6 ans : ma première "revue" avec des textes à moi !!!! Le premier fanzine que j'ai créé s'appelait "Cauchemars", ça parlait de cinéma fantastique et d'horreur. Je dis toujours que je fais ça par défaut, car après 4 numéros, "Mad Movies" qui était aussi un fanzine, est passé pro, et moi j'ai arrêté car ils faisaient mieux que moi ce que je voulais faire. L'autre revue, créée dans la foulée, s'intitulait "Médiators". Il y avait donc déjà les deux axes actuels de "Crossroads", la musique et le cinéma. Rapidement, dès l'âge de 16 ans, j'ai commencé à écrire de manière "payée", c'est donc devenu mon boulot, dans "Guitares & Claviers" d'abord, puis un peu partout. J'ai édité mon premier magazine, encore "Médiators" (4 numéros seulement) au début des années 90, j'ai écrit mon premier bouquin (sur les films cultes) en 92. Mon premier scénario doit dater de mon adolescence, je me rappelle juste du titre : "Charcutier, sans doute ?"Š Tout un programmeŠ Ensuite, les étapes importantes c'est "Best" dont j'ai été le rédacteur en chef en 95-97, "Music UP" que j'ai créé en 98-99, puis évidemment Bandits Company (février 2000) et la centaine de revues éditées par cette boite depuis lors. Je dois avoir une dizaine de bouquins au compteur, dont des recueils de nouvelles et de poèmes. J'ai aussi énormément de projets inachevés dont la grande majorité le restera sans doute. De temps à autre, je retombe sur quelque chose qui me parait intéressant et je bosse un peu dessus. Récemment, c'était un truc appelé "Le petit moi non illustré", une sorte de dictionnaire "Goffettien" avec mes propres définitions. ça me parait un peu poussif, mais certaines définitions sont amusantes. La prochaine grande étape, ce sera le cinéma, ça c'est vraiment quelque chose que je veux faire. Ecrire et réaliser, les deux, ensemble, car c'est complémentaire. J'ai attendu très longtemps avant de me lancer, pour être bien sûr d'en avoir envie et, pas si accessoirement, de savoir si dans l'absolu, je me sentais capable d'apporter un petit quelque chose de nouveau et de personnel. Je le crois, mais je me trompe peut-être. Le premier film répondra à toutes ces questions

Je suis qu'un petit grain de semoule pour le magazine, une couscoussière dans un océan d'épices. J'aspire à devenir meilleur, j'y travaille chaque jour mais quelque chose me dit que le talent ne s'apprend pas... D'où tiens tu le tiens puisque le travail ne suffit plus? Une prédisposition génétique ? Je pense qu'on a pas un tel parcours par hasard. Il y a forcément une prédisposition à ça. N'importe qui ne peut pas réussir...

Oulala !!! Je ne suis pas certain d'avoir du talent. J'ai des facilités dans différents domaines, dont l'écriture. J'étais un gamin plutôt précoce, comme on dit. Ils voulaient me faire doubler des classes, etc. Mais, heureusement, à l'époque, on ne faisait pas chier les gamins avec ça. Mes parents m'ont demandé mon avis, j'ai dit que je préférais rester avec mes potes et le dossier était clos. Un peu plus tard, j'ai passé différents tests, dont un test de Q.I. Disons que je ne vais pas me plaindre du résultat, que je ne divulge jamais ni à personne. J'avais même fait en sorte à l'époque (début de l'adolescence) que mes parents n'en aient pas connaissance ! Sinon, je bosse pas mal, aussi. L'écriture, notamment, c'est comme le sport, il y a l'expérience et il y a la pratique. Dans mes différentes revues, j'ai toujours fait participer des gens qui n'avaient pas de grande expérience en la matière. Généralement, en quelques numéros, cela porte ces fruits. Je choisis ces personnes pour ce qu'elles sont. Le facteur humain est essentiel. Et, par chance, je me trompe rarement.

Quelles sont les qualités indispensable spour faire un bon chroniqueur chez Crossroads ?

Etre soi-même et donc nécessairement pas juste quelqu'un parmi d'autres personnes. Je déteste le monde d'aujourd'hui où il faut un avis et une pensée uniques. Si la personne me semble avoir suffisamment de poids en tant qu'être humain dans ses jugements, cela peut suffire. Evidemment, je fais aussi en sorte que les uns et les autres puissent cohabiter, même s'il y a parfois un peu de friture sur la ligne, du fait des ego des uns et des autres. Et puis, parfois, coup de chance ultime, je tombe sur une plume. C'est rare, mais ça arrive. Curieusement, ce ne sont pas toujours ceux-là les plus difficiles à "gérer"

Tu es aujourd'hui rédacteur en chef de Crossroads, une revue qui a pas mal évoluée et qui suscite à chaque changement des bouleversement autant en interne qu'auprès des lecteurs. Comment on gère de telles tempêtes ?

J'écoute tout et tout le monde, mais avec une certaine distance. D'abord parce que tous ces avis s'annulent toujours plus ou moins pour se déplacer vers une sorte de ligne médiane. Ensuite, parce que seul moi ai en mains toutes les cartes de ces évolutions et changements. Je déteste me justifier. J'estime que c'est toujours pour le bien de la revue et par ricochet de ceux qui y participent et ceux qui la lisent. Parfois, le rendu n'est pas tout à fait celui espéré, parfois c'est long à être accepté, mais en général, ça se passe très bien. L'exemple le plus symptomatique est sans doute le moment où nous avons fait une vraie revue musique+cinéma, plutôt que deux revues à la suite l'une de l'autre. Les réfractaires les plus violents au cinéma m'ont couvert d'insultes, puis, les mêmes, 6 mois plus tard, s'excusaient en précisant qu'ils lisaient même les pages ciné avant le reste. Évidemment, je ne peux pas faire la moindre décision qui plaise à tous, alors je pense d'abord à la revue, la rendre meilleure. Si certains partent en chemin, tant pis, je n'y peux pas grand-chose. Si ma réaction serait de trouver un consensus pour tous, on se retrouvait avec un truc mou du genou, passe-partout, car forcément, le nivellement se fait toujours par le bas dans ces cas-là. Les rares revues françaises que j'ai apprécié depuis que je suis en âge d'en lire, sont toutes des revues qui ont imposé un état d'esprit. "Starfix", "Métal Hurlant", "Mad Movies", "Fluide Glacial". Quasiment toutes l'ont perdu à un moment ou un autre, j'aimerais éviter ça aussi longtemps que possible.

Il y a aussi des turbulences chez les rédacteurs. Certains partent avec plus ou moins de discrétion... Qu'est ce qui fait qu'un jour on quitte un magazine comme celui ci ?

Paradoxalement, sans doute le trop plein de liberté !! Le libre arbitre donc. Quand on fait là où on te dit de faire, tu apprends par la même occasion à fermer ta gueule. En donnant un maximum de liberté aux gens qui participent à la revue, je tends aussi une perche à ce genre de dérives. Elles sont naturelles et c'est plutôt un bien, même si évidemment certains départs sont à déplorer d'un point de vue purement rédactionnel, par rapport à la valeur ajoutée de certains. J'aimerais aussi ajouter que pour moi quasiment tous ceux qui ont participé à cette revue y sont toujours, d'une manière ou d'une autre. Je pense beaucoup à Hervé Picart, par exemple, même s'il n'a plus écrit depuis quelque chose comme trois ans.

Tu es très présent dans le magazine, tu as l'oeil partout, tu es attentif à tout le monde. On a l'impression que tu fais tout, tout seul. Peux tu nous décrire une journée type d'un rédacteur en chef ?

Il n'y a pas de règle ! J'essaye d'être toujours le plus réactif possible par rapport aux gens qui participent à la revue, mais aussi à tous nos interlocuteurs. Une image que je donne souvent, c'est moi au milieu et une multitude de tables de ping pong tout autour, j'échange avec toutes ces personnes en même temps. Merci l'internet ! En période de bouclage, il y a les obligations, c'est plus tendu, je travaille un peu dans une bulle, je n'ai pas d'ordre précis et j'oublie rarement des choses. C'est assez curieux à expliquer, en fait. Un peu comme si mon inconscient et mon subconscient filaient un coup de main à mon conscient. Sinon, je fais autant de choses chiantes que de choses passionnantes : je m'occupe de la mise à jour du fichier abonnés, je fais tous les envois postaux y compris les commandes d'anciens numéros, etc. C'est le prix à payer de la tranquillité, ne pas avoir de bureau, en dehors d'un bureau "virtuel", travailler à la maison pour pouvoir voir mes enfants et leur consacrer le plus de temps possible. Pour éviter de péter un câble aussi, ici, dans mon petit coin de verdure, à seulement une demie heure de Paris.

Crossroads = Goffette. Crois tu que le magazine pourrait survivre sans toi?

Survivre, oui. Continuer de la même façon, je doute. Mais, dans l'absolu, je ne pourrais pas dire que c'est totalement impossible. Il faudrait juste trouver mon parfait double.

Comment choisis tu les collaborateurs qui t'entourent ? Qu'est ce qui te séduit chez chacun, ou les principaux... Sans nécessairement détailler mais dis nous un peu ce que tu penses de ton magazine ...

D'un point de vue général, je trouve "Crossroads" assez médiocre. Il se trouve simplement qu'il n'y a pas grand-chose autour et que donc on fait vaguement illusion. Ceci étant, vu les moyens que nous avons, c'est un exploit de sortir chaque mois pareille revue, autant de pages, un contenu si original, sans jamais être en retard qui plus est. Pour ce qui est des collaborateurs, chaque cas est différent, car chaque personne est différente. Souvent, il y a une part d'instinct, "je le sens". Je n'ai d'ailleurs pas toujours spécialement d'affinités personnelles avec tous, mais j'ai remarqué que ceux qui restaient étaient ceux qui me ressemblaient le plus, humainement parlant. J'aime cette idée d'élan commun, autour d'une idée un peu naïve : le partage, la découverte, l'entraide. On m'a dit récemment que l'existence même de "Crossroads" était utopiste, ça me parait un jugement assez juste. Son existence est aussi utopiste qu'improbable. Je conseille toujours à tout le monde, d'un côté comme de l'autre du magazine, d'en profiter, car on ne sait pas combien de temps cela durera. Ceci dit, on a déjà fait pas mal de chemin, c'est plutôt une sensation agréable.

Je reçois pas mal d'emails de gens qui s'imaginent que notre vie est facile, qu'il suffit de claquer des doigts pour avoir tout ce qu’on veut. Or dans le quotidien, les choses ne sont pas aussi faciles. Tu veux nous en parler...?

Comme partout, tout est très hiérarchisé. À mon niveau, si je le voulais, je pourrais quasiment avoir tout ce que je veux. Mais je refuse d'avoir à réclamer, en permanence. Je considère que c'est aux attachés de presse de faire ce boulot, de nous contacter, de nous parler de leurs artistes, de leurs disques, de leurs films, puis à nous, évidemment, de faire le tri, de faire nos choix. Pour ce qui est du reste de l'équipe, on subit les conséquences de la richesse de notre équipe. Une quarantaine de personnes, forcément, ça n'aide pas chacune de ces personnes à un niveau personnel. Nos divers interlocuteurs se retranchent vers le rédacteur en chef, plus facile pour eux. Il faut dire qu'il y a eu une sacrée baisse de niveau de ce côté-là, que les attachés de presse aujourd'hui ont aussi peu de connaissances musicales ou cinématographiques qu'ils ne connaissent les médias en général et la presse en particulier. Presse qu'ils ne lisent pas plus qu'ils ne vont au cinéma ou en concert, par exemple. Dans ces conditions, il parait totalement impossible de travailler dans de bonnes conditions.

Quand on regarde objectivement la magazine, on se rend compte que c'est un sacré putain de magazine. Pourtant, c'est un magazine qui, au niveau des ventes, a du mal à décoller. Comment expliques tu ce phénomène?

C'est un ensemble de choses. L'un des éléments déterminants est qu'il n'est pas assez connu. Et il n'est pas connu car nous n'avons pas les moyens de le faire connaître, ou si peu. Depuis plus de deux ans, nous remboursons de lourdes dettes, il faut se montrer patient. Dès qu'on peut communiquer un peu (les récents numéros consacrés à Johnny Cash ou Pink Floyd, par exemple), les ventes grimpent immédiatement d'un cran. Par ailleurs, il y a un tassement de la presse magazine. Pour le premier trimestre 2006, on a noté un recul de 10% en moyenne, alors que pendant ce temps-là "Crossroads" gagnait 6%. On grimpe petit à petit, tranquillement, de façon donc inversement proportionnelle au marché. De façon plus générale, il est évident que "Crossroads" n'est pas un magazine ni grand public, ni tout public. Il rameute essentiellement un lectorat qui ne lisait plus rien, aussi bien côté musique que cinéma, et ces lecteurs, il faut aller les chercher un par un. C'est long. Si on dépensait des sommes conséquentes pour de l'affichage par exemple, ça ne serait jamais rentable. Pour être rentable, il faut titrer sur des régimes ou des conneries de ce genre, du papier "consommable-jetable". Mais je suis assez confiant, on continue de progresser, la revue a plutôt bonne tenue, un super esprit aussi et surtout, et cela payera. Ça paye déjà, d'ailleurs ! Quoi de plus gratifiant que de croiser ces lecteurs qui témoignent de leur amour pour notre travail ? Ça restera, de même que "Crossroads" restera pour ça. On me parle souvent de "revue culte", c'est un beau compliment, je trouve. Je le trouve plus doux à l'oreille que "succès commercial", par exemple.

J'ai l'impression, moi, que le problème vient du fait que le magazine n'a pas encore trouvé son vrai public. J'ai l'impression qu'il se situe au coeur de deux clivages : musique vs cinéma, rock versus country ou blues. Pourtant il y a de la rock attitude dans le cinéma dont parle crossroads et il y a des images dans la musique chroniquée dans crossroads. C'est perso, quelque chose que j'ai jamais compris... Et toi ? Comment gères tu ce décalage, entre notre travail et la façon dont les gens le perçoivent ?

Il y a bien longtemps que je sais que ce "décalage" existera toujours. "Crossroads" sera forcément décalé de toute personne qui la lira, en dehors de moi-même. Le magazine correspond à ce que je veux y mettre -je ne parle pas de mes goûts personnels !- et donc forcément pas tout à fait à pas du tout à ce que d'autres y mettraient. Pour ce qui est de son véritable public, il me semble qu'on pourrait simplement récupérer un lectorat supplémentaire qui serait un lectorat ouvert. Mais cela amène plutôt une question qu'une réponse : les gens sont-ils ouverts aujourd'hui ?

Tu es très discret et tu parles peu de toi, de tes états d'âmes. On te connaît seulement à travers tes éditos très cinglants parfois. Mais derrière la plume acide, il y a un mec tout simple, profondément humain et gentil. Pas très rock'n'roll en fait... Selon toi, le rock'n'roll doit il aller systématiquement avec la rébellion?

Je dis toujours que je suis un punk qui se néglige ! J'ai toujours été en colère. Aujourd'hui encore, je le suis constamment, c'est mon fuel, mon combustible. Mais j'ai appris à gérer cette colère. J'ai arrêté de me bagarrer dans le vide. La simplicité, c'est la liberté, surtout. N'être que soi-même, ne pas faire semblant, c'est conserver son énergie, son temps, pour d'autres choses. Le rock & roll pour le côté panoplie, ça ne m'intéresse pas. Je comprends que ça puisse plaire à certains, ça ne me dérange aucunement, je n'ai pas de jugement péjoratif ou moqueur, c'est juste que je n'ai pas le temps de me déguiser. Pour moi, le rock, c'est ce truc qui me chope à rebrousse-poil, me donne envie de tout casser ! Une bonne intro de batterie et un riff de guitare rentre-dedans, si je m'écoute je saccage tout ce qui m'entoure ! C'est vraiment de l'énergie que je prends de pleine face. Enfin, pour le côté "humain et gentil", je te remercie. Gentil, je ne le suis pas avec tout le monde, je fais un sérieux écrémage à la base. Après, oui, je peux être très attentionnés vis-à-vis des gens que j'ai "choisis". Humain, c'est la moindre des choses, je pense ! Et c'est aussi le plus difficile. Cela rejoint la simplicité. Etre soi, être humain. C'est mon côté indien, ah ah

Revenons aux difficultés que connait Crossroads et contre lesquelles tu te débats. Qu'est ce qui faudrait pour que Crossroads soit enfin délivré de ses chaînes.

Que je parte !!!! Je suis à la fois l'élément qui fait que "Crossroads" existe et l'élément qui fait que "Crossroads" ne sera jamais un succès commercial. Je suis le garde-fou de cet esprit. "Never established", même que c'est écrit dessus.

Beaucoup de rumeurs courrent sur le tirage de Crossroads. J'ose l'impudique : quel est le VRAI tirage de Crossroads ?

Sans doute l'une ou l'autre de ces rumeurs ! Tout le monde ment, concernant les tirages. Pour mentir le moins possible, j'évite de donner des chiffres !

Que te disent en général les lecteurs quand ils t'écrivent ?

C'est souvent sympathique et rarement constructif. Il y a les points de détails, des questions super pointues. Il y a les demandes : j'aimerais un dossier sur untel, un disque à disque de bidule, une story de machin. Il y a aussi souvent des encouragements, de gens qui se savent un peu plus ou se rendent mieux compte du boulot que c'est, de la bagarre permanente que cela entraîne. J'évite de hiérarchiser nos lecteurs, mais il est évident que quand je reçois par exemple un email d'Antoine de Caunes me disant que la lecture de "Crossroads" le réconcilie avec la vie, ça me fait éminemment plaisir. Email reçu bien longtemps avant cette couverture que nous lui consacrons...

Aujourd'hui on a l'impression que la musique n'est plus qu'un business et rien d'autre. Même les attachées de presse ou les commerciaux ne sont pas foutus d'aligner sans se planter 3 chansons des Beatles et considèrent les Black Crowes comme un groupe en développement... On te sent armé d'une mission : rendre à la musique la place qu'elle mérite. Mais comment tu fais pour travailler avec des incapables chroniques sans jamais en avoir tué un seul ?

J'en ai tué plusieurs ! J'ai ruiné quelques carrières, provoqué quelques licenciements accélérés, souvent sans spécialement le vouloir, juste en disant les choses comme je les pensais. L'inculture des attachés de presse, finalement, ce n'est pas ce qui est le plus gênant. Je préfère quelqu'un qui ne connaît pas grand-chose mais essaye de bien faire son boulot. Or, il y a quand même souvent des branleurs. On a parfois l'impression qu'envoyer un simple disque leur coûte tellement ! Et après, le disque arrive souvent à dos de mulet ou par pigeon voyageur, avec détour par l'Afrique ! Avec l'écrémage qui a lieu depuis quelques années, ce sont plutôt les meilleurs qui restent, voilà au moins une bonne chose qu'aura engendrée cette prétendue "crise".

La question stupide et revendiquée comme telle : racontes-nous l'anecdote la plus croustillante qui te soit arrivée depuis que tu fais ce métier... Elle est con pas vraie cette question? Je joue au journaliste, une fois n'est pas coutume...

Et bien ; je ne sais pas ! Je crois avoir tout eu : me faire draguer par des musiciens homos, aller à l'autre bout du monde pour rien, entendre les pires âneries, supporter plus ou moins les caractères les plus outranciers, les ego les plus énnnauuurmes. Il y a deux ou trois souvenirs qui me reviennent souvent. Avec les Red Hot, à la fin des années 80, il y avait Flea qui essayait vainement de dire un truc au concierge d'un grand hôtel. J'arrive et je dis au mec : « Je crois bien qu'il cherche les toilettes et que c'est urgent », au moment même où le bassiste se met à lui vomir dessus !!! En 87, pour une photo -et je n'en fais jamais, c'est une des rares que j'ai- avec Lemmy, il était tellement bourré qu'en voulant faire semblant de m'étrangler, il m'a vraiment étranglé !!! Je suis bien pâle sur la photo. Plus ou moins à la même époque, j'ai passé 10 jours à L.A., puis une semaine à Londres, tous frais payés pour faire une interview de Slash. L'interview était sans cesse repoussée, il disait qu'il venait et il partait faire de la bécane avec ses potes, etc. Après, il y a aussi pas mal de choses que j'ai vues dont je ne peux pas parler, ces histoires "appartiennent à la route", comme on dit...

Tu as rencontré des tas d'artistes dans ta vie, dont pas mal de tes idoles. As tu eu des désillusions, des artistes que tu vénérais et une fois devant eux tu t'es rendu compte que c'était des cons...?

Non, parce que je ne vénère personne ! Je crois que ce qui m'a fait échapper à la grosse tête est paradoxalement que je me suis toujours considéré d'égal à égal avec tous ces artistes que je rencontre. Bien sûr, j'apprécie plus ou moins leur travail, donc je peux avoir quand même des désillusions. Je suis surtout déçu, parfois, par leur capacité à se replier sur eux-mêmes et à ne pas se dévoiler. C'est un peu un piège. Si tu ne connais pas bien leur boulot et que tu arrives avec des questions ouvertes, ils te sortent quelques réponses bateau et le tour est joué. Si tu viens avec un entretien plus fouillé, ils ne répondent pas grand-chose. Ça m'est arrivé notamment avec Mike Scott des Waterboys dont j'adore le boulot. Mon seul véritable regret, c'est d'être né trop tard. Avec dix ou quinze ans de plus, j'aurais pu en rencontrer certains au bon moment ou les rencontrer tout court, pour tous ceux qui ne sont plus de ce monde.

Y a t'il des artistes que tu regrettes de ne jamais avoir rencontré ?

Forcément, oui, surtout dans le cinéma d'ailleurs, car en musique j'en ai fait tellement. Dali, Steve McQueen, Dylan, John Ford, Fritz Lang, Kurosawa, Tarkovski, Lino Ventura, Jean Gabin, Chaplin, Samuel Fuller, Springsteen. Pour ce dernier, ça devrait se faire un de ces quatre…

Y a t'il des mots ou des éditos que tu regrettes d'avoir écrit ?

Pour le savoir, il faudrait que je me relise. Je sais que beaucoup trouvent ça incroyable, mais la plupart de mes écrits sont des premiers jets que je ne relis pas. Pour les éditos, c'est le cas dans 99% des cas. Je fonctionne un peu comme une espèce d'écriture automatique, façon prose. Si je me relis, je jette, je déteste ce que j'écris, il ne faut pas que je me relise. Je laisse donc passer les années et parfois je relis un papier. Ou alors quand beaucoup de gens me disent que c'est vraiment bien, je me laisse tenter. Une des dernières fois, c'était quand on a fait la couverture avec Tom Waits. Les compliments étaient si nombreux que ça m'a intrigué. Je dois reconnaître que ce papier-là est vaguement lisible…

Crossroads est partagé entre la musique et le cinéma. Si demain il ne devait plus y avoir dans Crossroads un seul des deux, qui sacrifierais tu ? Et pourquoi?

S'il ne devait y en avoir qu'un, ce serait la musique. Mais je referai "Brazil" en même temps, pour le cinéma !!!!

Quel est le premier artiste que tu aies interviewé ?

Metallica, quand j'avais 14 ans à peine. C'est amusant car je les ai revus 14 ans plus tard, pour une couverture de "Best". Rendez-vous est donc pris avec eux dans 5 ans, ce qui permet par ailleurs de donner l'âge du cheval blanc du capitaine.

Allez fais nous rêver, qui peux tu te vanter d'avoir comme ami(e)s stars dans ce métier ?

Ami, c'est difficile à dire. Ça peut paraître très présomptueux. Et puis, souvent, ce sont des gens qui, de par leurs activités, sont très peu là, très peu disponibles. Au mieux, on se voit peu, donc... Mais, tu le sais, on n'a pas besoin de voir régulièrement quelqu'un pour que ce soit un ami. Je vais donc plutôt te citer des gens avec lesquels j'ai des affinités, des gens que j'ai vu pas mal de fois et avec qui je suis toujours contents de passer du temps : Terry Gilliam bien sûr, que je connais depuis 1992, Albert Dupontel même s'il me boude, Asia Argento, Chantal Lauby (qui était mon témoin lors de mon "récent" mariage), Bruno Lochet, Little Bob, Antoine de Caunes, Alexander Payne, Vincenzo Natali depuis peu, Terry Jones, David Hallyday, Ben Harper, Alice Cooper, la famille Benally des Blackfire (qui sont autant des frères de sang que des amis !), Andy York, Jenifer Jackson, Jason Ringenberg, Neal Casal, Vahina Giocante, Jan Kounen, Bertrand Blier, Jean-Louis Aubert, John Butler et ses deux musiciens, Joe Strummer qui me manque beaucoup, Calvin Russell, Elliott Murphy et Olivier Durand, Juliette Lewis, Christian Décamps, Guillermo Arriaga, Rosanna Arquette, Anthony Byrne, Gary Louris, David Eugene Edwards, James Blunt, Lloyd Cole, Yolande Moreau, Dominique Pinon, Beverly Jo Scott, Dan Brodie, Chris Bailey, Johan Asherton, Elsa Kikoine, Nicolas Boukhrief, Christophe Gans, Thomas Brun, Maurice Barthélémy, Jim Wilson, Eric Amble, Ian Gillan, Carmine Appice, Andy Cairns, Dirty Ray, Emma de Caunes, Margerin, Berberian, Mézières, Frank Le Gall, Basile Boli, Dan Baird, Jimme O'Neil, Ben Weaver, Van Wilks, Kevin Salem et pas mal d'autres... Je m'excuse auprès de ceux que j'aurais oublié et qui vont lire ces lignes...

Quel est le disque qu'il ne faudrait surtout pas t'offrir?

J'ai l'habitude de transformer certains disques en jouets pour mes chiens ! Disons un que j'ai déjà, c'est un peu con, il m'en manque tellement !

Quel regard portes tu aujourd'hui sur le music business ? Toi qui es là dedans depuis un certain temps, quels changements ou évolutions notes tu ?

Ça bouge tout le temps, la musique survit à tout, elle survivra à tout, elle survivra au MP3 de merde, elle survivra à la mort des labels. Chaque artiste restera un artisan qui vendra ses disques quand il jouera ses concerts. C'est la mort annoncé des profiteurs, en fait, pas de la musique. Évidemment, pour ce qui est de la consommation de masse, cela sera plus difficile pour les Goldman, Cabrel and co, mais ils doivent avoir mis de l'argent de côté, je ne me fais pas trop de soucis. Au niveau des ventes, on attend tous que l'état accepte de descendre la TVA à 5,5%, ce qui rendrait les labels et distributeurs compétitifs. Aujourd'hui, il n'est pas rare qu'un import soit beaucoup moins cher qu'un disque fabriqué ou distribué en France.

Internet a-t-il bouleversé ta façon de travailler? Son influence se ressent-elle significativement au niveau du contenu éditorial ou sur la façon dont tu interagis avec les lecteurs ?

Le contenu éditorial, non, ça ne change rien. Dans le boulot quotidien, c'est surtout l'email qui m'est utile. Je gagne énormément de temps, c'est à la fois précis, quasi-infaillible et très souple. Par rapport aux lecteurs, j'ai tendance à répondre plus sûrement et aussi plus rapidement aux emails qu'aux courriers traditionnels qui s'entassent un peu partout.

A ce sujet, tiens tu compte de ce que te disent les lecteurs ?

Je dirais oui dans la mesure où j'enregistre toujours tout, quelque part, dans un coin de ma tête, mais cela ne débouche jamais sur un changement véritable et radical. Il n'y a jamais eu de déclic. Mais sur des points de détail, ça peut m'influencer. Un exemple : il y a quelques mois on a viré les notes des chroniques de disques, car je ne trouvais pas de solution fiable, mais beaucoup les ont réclamées, alors on les a remises, un peu différemment, mais on les a remises.

As tu déjà reçu des lettres ou des emails qui t'ont vraiment fait du mal?

Non, mais mis en colère oui. Quand je vois parfois à quel point ce que nous faisons est incompris, ça me fout en rogne ! Je me dis qu'on pédale dans le vide, qu'on perd notre temps. Heureusement, le courrier suivant va davantage dans le bon sens et j'oublie l'autre.

Le mot de la fin? Elle est con cette itw pas vrai? Je suis viré c ça?

Le mot de la fin, ce sera deux mots : à suivre…

Note de Hérisson Man : Même si cette interview présente peu d'intérêt pour l'intéressé, je suis quand même super fier de l'avoir faite et je suis sûr que certains d'entre vous prendront du plaisir à découvrir, à travers ses propres mots, cet homme qui nous fait tant de bien. Cette mise en lumière est une bien modeste façon de le remercier pour tout ce bonheur que la lecture de Crossroads nous procure...

Par Christophe Goffette - Publié dans : Goofland
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